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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 15:16

                                              http://www.cyberpresse.ca/images/bizphotos/435x290/201010/15/207727-mad-men.jpg

 

 

 

          Un an et demi après le sublime dénouement de sa quatrième saison, Mad Men fait enfin son retour sur les écrans de nos chers compatriotes outre atlantique. L’occasion de revenir sur une série qui n’a eu cesse de redéfinir la construction du rêve américain, au travers d’une agence de publicité de Madison Avenue au tout début des années 60.

 

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          Mad Men, c’est avant tout une histoire de grands enfants, de leurs scotchs, leurs costumes et leurs femmes, à qui l’on aurait offert un immense cadeau, et qui se seraient rendu compte trop tard qu’il n’y avait rien sous l’emballage. Et, à la façon d’une tragédie, la série nous montre la façon dont ils tenteront par tous les moyens de s’accrocher à cette promesse devenue pure illusion. Et d’en faire une réalité. L’agence de publicité devient une véritable propagande de rêve, symbolisant ce qui a toujours été à la base de l’Amérique et de son mythe.

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          Chassez le rêve américain, il reviendra au galop. Avec son grand chapeau de cow-boy et ses cigarettes.

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          C’est peut-être de ce rêve dont parle Mad Men. Eternel retour vers l’enfance, son innocence et ses espoirs. Dans la saison 4, Don Draper est récompensé pour une publicité représentant un enfant et son chapeau de cow-boy. Dans la saison 1, il dira à une de ses nombreuses conquêtes que l’amour a été inventé par des gens comme lui pour vendre des bas en nylon. Il y a dans la série ce thème récurrent de l’enfant, à qui on aurait permis de créer de toute pièce un monde où il pourrait vivre à sa guise.

 

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          Mais le rêve ne peut exister sans la réalité. Derrière l’artifice et l’apparence, se cache un monde que l’on n’aurait pas forcément envie de voir. Et les personnages de Mad Men ont tous ce désir de rester bien au chaud au fond de la caverne de Platon, jusqu’à ne même plus apercevoir la lumière du jour. A la fin de la saison 3, John Kennedy se fait assassiner. James Ellroy dira de cet événement qu’il marque la perte de l’innocence de l’Amérique. Et la saison 4 explore cette nouvelle branche qu’empruntera le pays dans les années 60 face à l’idylle commerciale, et l’American Way of life qui tend à montrer pour la première fois ses limites : la politique, et notamment la lutte pour les droits des noirs. La réalité est comme un coup de poing, comme un réveil au sortir d’un beau rêve. Et si les Mad Men n’en prennent pas encore conscience (ce sera peut-être l’enjeu de la saison 5), c’est par l’intermédiaire du personnage de Peggy que la série dépeint ce nouveau mode de pensée. Et ainsi poser une question plus générale : existe-il une morale dans le rêve ? Vraisemblablement non.

 

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          Une des grandes attractions de la série est la confrontation symbolique entre le personnage de Peggy et le personnage de Joan. Peggy, au départ présentée comme fragile et hésitante, est une jeune femme en quête d’identité. Son audace, mêlée à une certaine naïveté, la conduira à grimper l’échelle sociale passant de simple secrétaire à responsable de la branche créative de l’agence. Face à elle, Joan, la secrétaire en chef à l’allure et à la beauté resplendissante, se montre en femme forte et indépendante au cœur d’un monde où les décisions sont prises par des hommes plus machos les uns que les autres, mais qui au final finira par devenir malheureuse, obligée de vivre selon les codes dictées par une société américaine patriarcale. Ces confrontations, nombreuses dans Mad Men, se jouent toujours sur le mode du non-dit ; faisant ainsi ressortir l'incapacité pour ses personnages à s'assumer ; assumer leur identité, leur peur, leur angoisse ; préférant garder un semblant de dignité, quitte à devoir mentir et véritablement vivre cacher des autres et de la société.

 

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          A y regarder plus en profondeur, le problème de Mad Men est un problème de cinéma. Le problème du rêve et de la réalité. Là où existe un monde triste, dur et fade, le cinéma possède ce pouvoir de nous enfermer dans une caverne obscure et de nous proposer une image de la vie plus vraie, ou du moins plus belle, que celle existente.Et Mad Men est ainsi construit autour de ce code du cinéma américain où il s’agit non pas de décrire le monde tel qu’il est, mais tel qu’il devrait être. Le travail sur le faux, que ce soit dans Mad Men ou dans la plupart des grands films classiques américains, est travaillé avec cette optique de le rendre visible plutôt que de le cacher. Chaque plan de la série parait être fabriqué à l’excès dans le soin du kitch et dans le kitch du soin. Symbole d’une société continuant sans cesse dans ce culte de la forme. Régis Debray parlait d’un passage d’une « image chose » à une « image perception ». La publicité est perçue, et non pensée. C'est une façon de croire à la maitrise, alors que l'on ne fait que subir ces images.

 

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          Le cinéma, ou ici la série télévisée, est un véritable acteur de la transformation du monde. La publicité aussi. Mad Men traite d’une création sans cesse renouvelée, d’un besoin et d’un désir dont ses concepteurs finiront par être pris dans leur propre piège. Spinoza faisait la distinction entre la fiction, que l’esprit fabrique, et l’illusion, que l’esprit subit. Mad Men raconte l’histoire d’une fiction à laquelle ses acteurs auraient cru si fort qu’elle se serait transformée en illusion. Le symbole du passage est très présent tout au long de la série.

 

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          Mad Men c’est aussi la déconstruction d’un homme d’ombre. De la matérialisation d’un fantôme. Mad Men est moins un portrait de Don Draper que la construction de son portrait. Une sorte de récit initiatique à l’envers, où un homme se déconstruit pour mieux réfléchir sur ce qu’il sait et surtout ce qu’il croit. Don Draper est le symbole du nihilisme moderne, dont parlait Nietzsche. Si la morale n’existe plus, où ira-t-on chercher notre raison de vivre ? Le philosophe répondait notamment par l’art, et on voit ce rapport ambigu qu’entretiennent les Mad Men avec l’art (la scène face au tableau de Rothko dans la saison 2 notamment). L’art aura peut-être son importance dans le dénouement de la série.

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Published by Clément Libiot
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