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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 22:45

http://www.bienpublic.com/fr/images/B39FE463-FB56-4858-A745-1C4DE7375C87/LBP_03/la-taupe-est-le-premier-volet-de-la-celebre-trilogie-consacree-a-l-espion-george-smiley-(gary-oldman.jpg

 

             Un metteur en scène de cinéma est une sorte de Dieu un peu imparfait. Il lui est forcément donné, lors du processus d’élaboration de son film, de se poser la question de la création du monde. Le cinéma est d’abord une affaire de place, d’un endroit totalement artificiel, sans doute très proche du rêve, qu’un être humain que l’on appellera cinéaste aura offert à un autre être humain appelé spectateur. Il lui aura proposé d’y vivre, quelques temps, avec lui, et aussi avec d’autres personnes. Lynch avait trouvé une très belle réponse à la question : Pourquoi filmez-vous ? « Pour fabriquer des mondes et voir comment ils fonctionnent ». J’aime cette idée d’une existence propre au film, qui échapperait des mains mêmes de son concepteur.

           

            Il semble que Thomas Alfredson ait conçu La Taupe comme une sorte d’opéra, comme un ballet géant, où il pourrait prendre un malin plaisir à observer ses personnages danser au grès des notes de musique.  Il y a dans le film une extrême décence à l’égard de la dramaturgie, travaillée totalement en surface et qui finira par exploser dans une scène finale d’une éblouissante portée émotionnelle. Cette technique, très utilisée au théâtre, sonne au cinéma comme merveilleusement fausse. La Taupe est ainsi pensée comme une grande fable tragique, au mécanisme si bien huilé qu’il apparaitrait presque comme artificiel. Mais c’est précisément de cet artifice que se joue Alfredson durant tout le film. Le cinéaste ne cherche jamais à casser les codes du film d’espionnage, mais plutôt à les faire ressentir, à les montrer au spectateur, à les mettre à nus, avec un sens du style si particulier, toujours en deux temps et parfois à la limite du second degré. Si bien que La Taupe se retrouve sans cesse bercée dans une tension invisible qui prend le spectateur à la gorge dès la sublime séquence d’introduction du film, pour ne plus la lâcher jusqu’au générique de fin.

 

            Ce jeu sur le vrai et le faux est l’enjeu dramatique central de La Taupe, qui renvoie évidement à cette histoire d’espionnage et de contre-espionnage où la vérité n’est jamais là où on la cherche. L’intrigue du film est écrite comme l’on monte une pyramide avec un jeu de carte qui menace de s’écrouler à tout moment. D’abord, il y a la façade. L’époque, le contexte et le lieu du film (la Guerre Froide en Angleterre) et sa splendide retranscription, confèrent au film une atmosphère à la fois élégante et terriblement troublante, créant une ambiance assez malsaine. Ce serait comme si tout le monde était conscient d’un mensonge, mais que personne ne le disait.

           

            Et Alfredson est un véritable penseur de l'image. Il faut voir avec quelle attention et quelle délicatesse il s'évertue à chercher l'espace en trop, la ligne de fuite qui dérange, le bout de corps qui dépasse, afin d'installer son spectateur dans une atmosphère de mal être et de paranoïa constante, et ce, sans jamais délaisser une esthétique à la beauté époustouflante. On croirait voir certains films noirs de Lang, et son organisation de la mise en scène, conjugués à l’élégance des mouvements de caméra d’Altman et son utilisation de la focale. Car il y a aussi une façon pour Alfredson de revisiter une certaine idée du cinéma: c’est-à-dire la vision d’un monde dans lequel on aurait bien voulu vivre, mais dont on se serait rendu compte trop tôt qu’il n’existait pas. Ressurgit alors cette séquence magnifique où Smiley, interprété par un Oldman totalement habité, rejoue une scène entre lui et Karla sous le regard médusé de Guillam. Il se redresse de sa chaise et commence son histoire. Le caméra pivote et montre une chaine vide en face de lui. Mais il parle pourtant à Karla, qu’il voit assis sur cette chaise. La caméra ne filme plus que son visage, et la lueur irréelle qui se reflète sur les verres de ses montures. Cette scène pourrait symboliser à elle seule le tour de magie incroyable du film, mais également la promesse du cinéma. De sa capacité qu’il aura à faire vivre et revivre encore et encore ces fantômes, et de nous promettre que tout cela est vrai, et qu’il est encore trop tôt pour nous dire la vérité. 

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Published by Clément Libiot
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commentaires

JulieZ 27/03/2012 17:59

Super bien écrit !
Mais quelques fautes d'orthographe par-ci par-là...
J'ai relevé "au gré" :p

Mouti 28/02/2012 15:45

Tu m'impressionnes. Quelle analyse!!!!!!!!!!!!