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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 02:12

 

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          On dit de lui qu’il est le dernier des géants. Ses films sont autant de gouttes de pluie qu’il faut pour voir naitre un arc-en-ciel. Et devant l’horizon embué, il apparait comme glissant sur du sable, fidèle à lui-même. Si le cinéma était une famille, il en serait le grand-père. Celui qui passe sa journée assis sur sa chaise à fumer la pipe, peu bavard mais toujours le mot juste, attendant son heure avec dignité. Lui, c’est Clint Eastwood, dernier rempart d’un âge révolu, celui du classicisme hollywoodien, des princesses à sauver, des bandits à abattre et des héros à applaudir. Jadis élève, il en est aujourd’hui le maitre. Ses mentors se nomment John Ford, Raoul Walsh, et surtout, l’immense Don Siegel qui lui offrit le rôle immortel de L’Inspecteur Harry. Et de cette nostalgie, Eastwood en fait une arme de guerre pour mieux regarder le monde d’aujourd’hui.

           

          Preuve en est, le sujet de son dernier film, American Sniper. Portrait d’une légende américaine de son temps, Chris Kyle, tireur d’élite ayant servi lors de la guerre en Irak, tiraillé entre le désir de défendre son pays et celui de construire une famille. Evidemment, les polémiques n’ont pas tardé à fleurir telles de mauvaises herbes, le film se voyant qualifié tour à tour de “propagande de guerre” ou de “film fasciste”. Se dévoile en vérité le rapport complexe qui se crée entre un film et son spectateur, qui cherchera ici à le politiser à tout prix en fonction de ses convictions personnelles. Le vrai sujet d’American Sniper est à chercher ailleurs. Le film se penche sur la question du héros américain d’aujourd’hui, en la personne de Kyle, et incarnée par un Bradley Cooper tout en muscle et en respiration. Et c’est là que réside la force du cinéma d’Eastwood, dans sa façon de dessiner des personnages en clair-obscur, à la manière des peintres classiques.

        

          Chris Kyle est un américain ordinaire. Originaire du Texas, il boit des bières le soir avec son frère, s’essaye au rodéo et se marre quand il surprend sa copine au pieu avec un autre type. Le routine quoi. Très tôt, son père lui enseigne la sainte trinité américaine : la Bible, la famille, et surtout, la mère-patrie. Le leitmotiv de Kyle : si l’on fait du mal aux miens, je cogne. Cette légitimité, dit Eastwood, c’est celle que se donnent les Etats-Unis quand on l’attaque. De là nait le ressentiment de tout un pays, face à une image que l’on qualifierait aujourd’hui de primitive : dans un amas de poussière, deux tours s’effondrent, et un couple regarde stupéfait l’image de télévision. Ce couple, c’est Chris Kyle, et sa femme. Elle, attend un enfant, lui, a déjà l’esprit tourné vers la vengeance. Il n’a pas de chapeau de cow-boy, mais c’est tout comme. Le film est l’histoire d’un aller-retour, et avance comme un élastique qui se tendrait au point de casser. Erigé en légende vivante par ses compatriotes, Kyle n’est au sein de ses proches que l’ombre de lui-même. A l’image de cette splendide scène, toute en silence et en souffle, où Kyle passe un moment avec son fils lorsqu'un ancien soldat l'interpelle. Le militaire se baisse, regarde le fils de Kyle et lui dit : « mon garçon, ton père est un héros. Un vrai. » Le garçon, des étoiles plein les yeux, lève la tête vers son père, qui lui sourit. Un père qui semble se dire « un héros, peut-être, mais suis-je un bon père ? ».

        

          En tout bon cow-boy qui se respecte, Chris Kyle a besoin d’un méchant à affronter. Il le trouve en la figure de Mustafa, tireur d’élite, comme lui. Seul, tapis dans l’ombre, il est à l’image du terroriste ou des groupes de guérillas : difficile à localiser, car n’appartenant pas à un régime étatique, il peut prendre, à la manière d’un caméléon, diverses apparences et être source de peur et de paranoïa. Le cinéma d’Eastwood est tel qu’il crée des schémas artificiels pour mieux les faire valoir comme symbole. C’est pourquoi le film ne se veut pas patriote, mais à l’inverse, cherche à dévoiler les mécanismes par lesquels les Etats-Unis créent leur propre mythologie. La caméra d’Eastwood n’avance pas drapeau à la main, mais au contraire, tourne autour. A la fin du film, le méchant est vaincu, et la mise en scène sur-interprète le duel à distance que se livrent les deux snipers, tel un western léonien. Kyle décroche alors le téléphone, et dit à sa femme qu’il est dorénavant près à rentrer à la maison. La séquence se termine par un long travelling à travers le sable dont la ville est recouverte, et s’arrête sur le fusil sniper, que Kyle a dû abandonner en s’enfuyant. Si le film n’est pas politique, au sens où il ne prend pas position, c’est qu’il montre que le destin d’un homme, aussi attaché soit-il à son pays, est avant tout lié à ses propres conflits intérieurs. Si Kyle était au départ parti dans l’espoir de défendre son pays, il en revient avec la satisfaction d’avoir vengé son frère. Peu importe que les américains aient gagné ou non la guerre, il s’agit pour lui d’un moyen de rentrer la tête haute, auprès des siens et de sa famille. Et l’on pourrait même suggérer que le message politique du film, s’il en existe un, réside là. La guerre, par-delà le bien et le mal, est avant tout une affaire d’hommes face à leur propre destin. Et Clint Eastwood continue d'emprunter toujours le même chemin, à la recherche de leur coeur. Décidément le dernier des géants.

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Published by Clément Libiot
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