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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 14:50

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          A peine le générique de fin a-t-il le temps de défiler sur l’écran que, déjà, les têtes se tournent en arrière, vers le fond de la salle. Dans l’ombre, on distingue non sans effort la silhouette d’un homme à l’allure svelte, coiffé d’un chapeau de cow-boy et dont les yeux se tiennent cachés derrière d’énormes lunettes noires. Mon voisin de gauche a à peine le temps de me souffler « je crois que c’est lui » qu’un tonnerre d’applaudissements retentit dans cette modeste salle de cinéma de quartier parisien (à peine cent places à tout casser). Les lumières s’allument, et l’homme s’avance d’un pas lent et douloureux vers l’écran de cinéma pour se placer face aux spectateurs. Comme en réponse aux nombreux flashs d’appareils photos qui scintillent dans sa direction, il salue la foule d’une main timide. L’homme qui semble être ici l’objet de toutes les attentions, c’est Michael Cimino. Et son film, La Porte du Paradis, que nous venons de voir, ressort en salle dans sa version d’origine et remasterisée.

 

          A présent, petit retour en arrière, jusqu’au début des années 70. Etats-Unis. Los Angeles. Un vent de fraicheur fait son apparition après un été caniculaire. Les filles se baladent dans la rue en maillot de bain, et une bande de jeune se font tourner un joint dans un parc. Les gens ont l’air heureux. Et ils ont bien raison. La contre-culture est en plein essor, et commence tout juste à atteindre Hollywood et ses studios de cinéma. Une nouvelle génération de metteurs en scène s’apprête à mettre toute la profession à genoux. Leurs noms : Coppola, Lucas, Spielberg, Scorsese, De Palma. Leurs films vont dépeindre une Amérique jusque-là inconnue des cinéphiles. Moins glorieuse. Moins innocente aussi. Plus à même de répondre à l’attente d’une époque. Où les modèles et les figures changent de camp, symptôme d’un pays qui a dû mal à continuer à se faire aimer. Durant cette période, Cimino réalisera deux films : Le Canardeur, l’histoire de deux hors la loi des temps modernes interprétés par Clint Eastwood et Jeff Bridges, et surtout Voyage au bout de l’Enfer, sur la guerre du Viêtnam. Deux facettes d’une même pièce, celle d’une Amérique qui tourne le dos à ses traditions.

 

          Mais toutes les belles choses ont une fin. Côté politique d’abord, Ronald Reagan arrive au pouvoir et relance la machine : « America is back ». Traduction : les faibles vont morfler. La décennie marque un retour sur le devant de la scène des valeurs traditionnelles et conservatrices. Côté cinéma ensuite, Michael Cimino réalise son troisième long-métrage, La Porte du Paradis, film fleuve de 3h36 sur le massacre par les grands propriétaires des travailleurs émigrés dans l’état du Wisconsin en 1870. Le budget est colossal, mais le public et la critique ne sont pas au rendez-vous – malgré une version raccourcie à un peu plus de 2 heures. Résultat, le studio mythique United Artists, (créé par Chaplin et Griffith, s’il vous plait) producteur du film, fera faillite quelques années plus tard. Rétrospectivement, La Porte du Paradis marque la fin d’une époque, celle du Nouvel Hollywood et des films indépendants. Les années 80 symboliseront le retour en force des studios, et des films visant à redorer le blason de l’Amérique. D’un côté Reagan, de l’autre Stallone, Schwarzenegger et Willis. Les filles peuvent se rhabiller.

 

 

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          Film maudit donc. Mais qui dit film maudit, dit forcément film culte. Cimino aux commentaires : « Imaginez que vous vous mariez avec la plus belle femme du monde. Puis qu’on vous la prend, avant de vous la rendre trente ans plus tard, aussi belle qu’avant ». Le moins que l’on puisse dire c’est que le type a l’air content. Et on le comprend. La Porte du Paradis est une merveille, entre grande fresque intimiste et western épique, qui brasse, à l’image des grands films américains, de l’imaginaire et du réel pour mieux faire ressortir l’ambiguïté d’un pays et ses contradictions entre ses valeurs morales et ce sur quoi  il s'est construit. Mieux : il brise les codes du western en filmant la face cachée de la colonisation. Quand on lui demande ses influences, Cimino cite John Ford, bien entendu, mais aussi Akira Kurosawa, cinéaste humaniste par excellence. Il le dit lui-même : « Ce qui m’intéresse le plus, ce sont les gens, leurs histoires », avant de parler du génocide indien dont les Etats-Unis selon lui ne se sont jamais réellement excusés. Il évoque même la situation au Moyen-Orient: « Il y a des enfants qui meurent dans les rues à cause d’hommes qui ne sont d’accord sur les frontières de leurs pays ». Au-delà de cette brillante analyse géopolitique, les propos du metteur en scène renvoient directement à son cinéma, et ce qu’il filme. A savoir, les laissés pour compte. Les oubliés de l’Histoire. Ces hommes et ces femmes victimes de la politique, américaine évidemment, et leurs destins. Les bandits crypto-homosexuels du Canardeur, les soldats de Voyage aux bouts de l’enfer, les travailleurs de La Porte du Paradis, les émigrés chinois et les flics de L’Année du Dragon. Tous ont en commun le fait d’avoir marqué une page de l’Histoire américaine ; une Histoire qui a choisi de continuer sans eux. Mais Michael Cimino est là pour le rappeler.

 

 

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          Pour les plus endurants, la filmothèque proposait d’enchainer les 3h36 de La Porte du Paradis avec les 2h10 de L’Année du Dragon. Avec en prime la séance présentée par Cimino. Consciencieux (et surtout dépourvu de vie sociale), je décide de rester. Dans le film, Mickey Rourke (qui signe sans doute son plus grand rôle) incarne un capitaine de police new-yorkais, Stanley White, bien décidé à jouer les trouble-fêtes au sein de la mafia chinoise de Chinatown. Co-écrit par Oliver Stone, L’Année du Dragon est une plongée à vif dans l’enfer du crime et de la corruption, qui mêle réalisme déchainé dans la représentation de la violence et lyrisme des bas-fonds. Un film noir âpre, que Cimino met en scène à la manière d’un western, à la recherche de grands espaces et d’échanges de regards, si bien qu’il semble parfois atteindre cette démesure propre aux grandes fresques du genre. Et comme à son habitude, Cimino s’intéresse à la rencontre de deux mondes : celui d’en bas, et celui d’en haut, symbolisé par l’appartement luxueux de la journaliste Joey Tai, situé au dernière étage d’un immeuble et qui semble dominer toute la ville. Deux mondes que tout oppose, mais dont l’un ne peut vivre sans l’autre. Et avec L’Année du Dragon, Michael Cimino réalise peut être son œuvre la plus optimiste. A la fin du film, quand le capitaine White tient Joey Tai dans ses bras, celui-ci est censé lui murmurer : « quand on fait la guerre trop longtemps, on finit par tomber amoureux de son ennemi ». Une phrase que les studios ont coupée au montage final, et qui n’apparait sur aucune version du film. Mais Michael Cimino est là pour le rappeler. Encore une fois. 

 

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Published by Clément Libiot
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