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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 19:47

http://www.critique-film.fr/wp-content/uploads/2011/10/shame-600x334.jpg

Il est toujours compliqué pour un réalisateur de confirmer l'attente placée en lui après un bon premier film. Alors imaginez un peu la difficulté pour Steve McQueen, qui avait signé avec Hunger une première oeuvre, un premier coup de poing d'une force impressionnante dôté d'une mise en scène qui incarnait la violence du sujet (la grève de la faim de Bobby Sand en prison) mêlant fureur et envolés lyriques. Son nouveau film, Shame, toujours avec l'impressionnant Michael Fassbender, traite d'un sujet faussement éloigné : l'addiction sexuelle. Il permet en fait à McQueen de travailler sur le même matériau que lors de son premier film : le corps. On retrouve donc ici une thématique cher à un cinéaste comme Cronenberg. A la différence que le réalisateur canadien aime travailer le corps comme un mirroir de l'âme, alors que chez Steve McQueen il s'agit plutôt d'une barrière. Le film joue ainsi sur la volonté de s'affranchir de son corps (ou au contraire de son esprit ?) qui empêche le personnage de s'épanouir.

Le film est ainsi construit comme un antagonisme. Brandon vit à New-York, possède un travail prospère, une belle maison, mais vit seul. Il est régulièrement confronté à son désir maladif de sexe. Sa jouissance matérielle fait opposition à sa barrière mentale. L'enjeu de Steve McQueen est de filmer cette barrière invisible. Et il le fait admirablement bien, avec cette recherche constante de l'ambiguité dans les rapports humains - notamment grâce aux longs plan séquences qui font ressentir le malaise du personnage lors de ses relations, soit avec sa soeur, soit avec une femme qui travaille avec lui et dont il tente d'entamer une relation amoureuse - sans succès. Et au contraire, lors de ses rapports sexuels avec des prostitués, la mise en scène devient beaucoup rythmée, comme si le personnage était ainsi dans son élément. 

L'enjeu du personnage sera pour Steve McQueen comme un enjeu cinématographique : parvenir à faire évoluer cette mise en scène. Le film est une tentative du personnage de se libérer de ce diabolique antagonisme mental et corporel, et le sujet du film s'eclipse alors pour tendre à une problématique beaucoup plus universel : la notion du sacrifice vers l'accession à la liberté (sacrifice corporelle et mentale), qui revenait constamment dans Hunger. 

Shame se trouve donc totalement dans la continuité de Hunger, et confirme le grand talent de Steve McQueen, déjà un cinéaste immense après deux films, pour filmer cette opposition corps/esprit grâce à une mise scène d'une violence virtuose.

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Published by Clément Libiot
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commentaires

M le momo 27/01/2012 01:20

Un peu court, jeune homme.

Clément Libiot 27/01/2012 06:02



Non mais pour le coup il a une nette différence entre le cinéma psychologique et le visuel pour le visuel (pour moi c'est du cinéma expérimental). Et Shame ne fait partie d'aucune de ceux
catégories, et ta description du film dans ton message précédent me semble totalement trompeuse de ce qu'est l'essence de Shame. Désolé de parler aussi cruement,  Dieu sait si j'aime l'art
de la polémique, mais ça me parait abbérant de lire des choses comme "Shame est un art formel dénué de tout fond" Je pense avoir suffisament bien démontré dans les messages précédant que le
film n'était pas creux, et que la logique formelle n'était pas tout ce qu'exprimait le film pour reprendre ton expression. Cette phrase me parait absurde. Comme dit Hugo, la forme c'est le fond
qui remonte à la surface. Le fond passe par la forme si tu veux, il ne faut pas dissocier les deux. Le but est de faire un film palpable, mais il ne peut être palpable que s'il y a quelque chose
derrière. Il n'y a absolument aucune différence dans le traitement entre Shame et 2001: l'odyssée de l'espace de Kubrick, que tu cites.



M le momo 27/01/2012 00:19

A chacun sa vision du cinéma, et il n'entre pas dans mes intentions de convaincre qui que ce soit. Malgré tout, méfions-nous des formules mystérieuses "avoir confiance dans le cinéma". Le cinéma
n'est pas une force sacrée de laquelle il faut attendre quelque chose, plutôt un moyen à investir. Tracer des limites: quel cinéma on veut, quel cinéma on ne veut pas.

Nous vivons dans une société où il faut être juste et impartial, principes absolus et abstraits. Juste et impartial, cela veut dire qu'il faut inclure dans sa vision du cinéma toutes les
définitions autorisées, tous les cinéastes reconnus, avoir le regard le plus englobant possible, pour prétendre à une vision clairvoyante. Mais même à 360°, on rate toujours quelque chose qu'on n'a
pas pu, qu'on a pas voulu regardé.

Je pense plutôt qu'on doit être partial, imparfait, injuste et partiel pour faire quelque chose avec le cinéma. Le premier pas vers l'humilité, c'est reconnaître ses limites, c'est aussi les
tracer. Le territoire du cinéma, de l'art, est un territoire immense sur lequel j'ai peu de prises. Mon regard se pose sur un horizon trop vaste, qu'il ne peut embrasser: si je veux pouvoir
regarder, il faut que j'explore et cherche, à tâtons, un endroit où me poser, puis un angle, une ligne de fuite... Je délimite ma zone dans ce territoire, je me pose, je sélectionne. Choisir c'est
éliminer. J'ai choisi un endroit pour regarder: j'ai rejeté tout ce que cet angle ne me montre pas, c'est-à-dire l'immense majorité. Mais, si je n'avais pas choisi, mon regard perdu se serait
aveuglé dans le vide. Je pense que tout grand cinéaste, comme tout grand créateur, est partiel et partial: c'est parce qu'il exerce sa volonté immense sur une zone réduite qu'éclate la puissance de
l'acte créateur - quelque chose qui ressemble à une surexposition. C'est un acte obsessionnel, obtu et intense, d'une mauvaise foi immense et d'un rejet massif. C'est en termes clair déclarer ce
qui est le cinéma ce qui ne l'est pas, le croire, et de là, créer.

Je ne crois pas qu'aimer le cinéma consiste à faire des offrandes à Kiné, le dieu du mouvement, ni à Logos, le dieu de l'image, n'oublions pas que l'art n'est qu'une expression de l'homme,
simplement un outil qu'on polie selon son propre usage.

La méthode dévoilée, je vais pouvoir donner en toute partialité et injustice mon avis incomplet. Je n'ai jamais dit qu'il fallait que le réalisateur nous donne à manger des éléments psychologiques.
Plusieurs théoriciens du cinéma on dit que le cinéma est un art de l'analogie, c'est-à-dire qu'on pense en établissant des relations entre un élément 1 et un élément 2, on compare et associe
constamment les choses. Le cinéma étant un poly médias, on peut associer le son à l'image, au texte, à la voix, au corps, au concept, à peu près tout. La pensée de l'analogie c'est en même temps la
logique de la mise en scène et celle du montage. C'est une grande force du cinéma, et elle a pour fonction de produire un effet sur le spectateur - effet d'autant plus optimal qu'il se confond avec
son propre fonctionnement. Voilà pour la forme.

La forme de Shame, vous l'analysez extrêmement bien. Clément tu as cette formule que je trouve très poétique: l'image est "la sueur de l'idée". Je crois que, pour faire suer une idée, il faut que
celle-ci existe en soi. On ne peut pas se dire que la logique formelle du film c'est tout ce qu'exprime le film. Se contenter d'un plaisir formel, satisfaction esthétique tout à fait noble et
différente du plaisir immédiat de l'oeuvre, c'est évoluer vers la tautologie, ou pour le dire autrement, le narcissisme. C'est une tendance très plasticienne: le méta-artistique: l'art qui se donne
à voir pour lui-même, détaché de fond. Ce serait faire de la pure logique: on dirait du cinéma: "le plan-séquence trouve un écho dans l'éclairage du montage alterné" comme on dirait "x est en
rapport avec y dans le cercle". Dans un cas, on se fiche de la valeur (du fond) de x et y, dans l'autre, on se fiche de la valeur du plan-séquence, et du montage alterné. On fait un art formel,
détaché de tout fond. Je ne crois pas que l'art soit sa prima causa, qu'il faille avoir foi en l'image comme si elle était une divinité. L'image, l'art, ne viennent qu'après. Après quoi ?

Depuis la nuit des temps (j'aime le charme discret de certains clichés), l'homme ne s'intéresse pas au objets en soi: une table, une pierre, une femme... Spontanément, il investit l'objet, il crée
un rapport entre lui et l'objet: mémoire, émotions, sentiment, pensée... Et c'est l'objet investi qui l'intéresse. L'exemple des Romains et des augures: au lieu de voir des mouettes sur des
falaises, les Romains interprétaient le vol charmant de ces créatures comme des signes divins. Ils s'intéressaient donc aux mouettes, pigeons et autres perdrix sauvages, mais ce qu'ils aimaient
là-dedans, c'était l'histoire que la bestiole leur racontait: "Vos ennemis vont attaquer", "Héra aimerait que vous lui sacrifiez trois poulets", etc., etc. Il en va ainsi pour toute mythologie. Cet
art divinatoire s'appelle l'herméneutique, c'est l'art d'interpréter les signes, et d'en faire une histoire à visée moraliste (c'est-à-dire pratique). C'est, à mon sens, la naissance de l'art. Que
ces signes se manifestent de diverses façons (mouettes, écriture, peinture, cinéma, théâtre...) est secondaire. Un art qui se complaint dans sa forme (l'image, par exemple) est auto-suffisant,
c'est-à-dire insuffisant. J'en veux pour preuve la chose suivante: pensez-vous qu'un film qui ne parle que de lui, c'est-à-dire de montage, de mise en scène, de couleurs et d'image, intéresse
d'autres personnes que les cinéphiles, et tous les gens aptes à analyser l'image ? Je ne dis pas que le film ne doit avoir qu'un fond, et que la forme ne vaut rien. Mais c'est justement parce qu'il
y a un fond qui s'exprime de lui-même, dans un langage accessible à tous (c'est-à-dire non formel), qu'il y a rencontre avec la forme. Le spectateur curieux pourra apprendre à chercher comment la
forme renforce et participe de ce qui s'est joué devant lui, parce qu'il a aimé se projeter lui-même dans un autre, et qu'il veut comprendre comment. Si le film n'est qu'une réflexion sur lui-même,
le spectateur s'y sent rejetté: le film devient un plaisir privé de cinéphile, comme l'art conceptuel le plaisir de dire: "Oh, cette oeuvre remet en cause les présupposés de l'art moderne, dans son
traitement radicalement pluriel de la musique et de l'image". L'art n'existe que dans sa propre virtualité, il est devenu son propre spectre: histoire et théorie de l'art.

Clément Libiot 27/01/2012 01:00



De toute façon c'est presque un faux débat puisqu'il y a un "fond" (je n'aime pas ce mot, je pense qu'il ne faut pas dissocier le fond et la forme) dans Shame. C'est pas comme si c'était un film
expérimental.



TheClockworkLemon 26/01/2012 22:29

Autre chose. Tu n'aimeras sûrement pas mon scénario, car il n'y a pour le coup aucune psychologie, on ne sait rien DU TOUT des personnages.

TheClockworkLemon 26/01/2012 22:27

Putain y'a des fautes, j'ai écrit d'une traite, veuillez bien m'excuser...

TheClockworkLemon 26/01/2012 22:24

"Le récit au cinéma comme partout ailleurs s'appuie sur ce besoin spontané de compatir (avec quelqu'un) et chercher des explications (à sa vie)" -> M Le Momo...

Je suis obligé de réagir à cette opinion et cette vision très restrictive du septième art. Pourquoi faudrait-il toujours recevoir avec excès des informations sur le passé des personnages, leur
situation, leur psychologie. le cinéma sert aussi à faire réfléchir et avant tout faire rêver durant une durée de 90 minutes en moyenne. On ne peut pas rêver en étant assailli par un grand nombre
d'informations, d’éléments futiles qui ne s’inscrivent que dans un contexte de l'histoire et non au cœur même du récit cinématographique imaginé dans le scénario. Le rêve est lié à l'imaginaire. Si
un réalisateur me balance à tout va des éléments, des phrases qu'il ne me laisse pas le temps d'imaginer ou de chercher à comprendre par moi-même, je ne rêve plus. Aussi quand ce bon vieux sacré
danois plombe son film déjà minable, par cette phrase ridicule à la fin "la vie sur terre c'est mauvais", je n'ai qu'une envie, c'est de dire, c'est ce que u nous dis implicitement depuis deux
heures connard. Parfois c'est prendre le spectateur pour un débile, le rendre en otage en l'affublant d'artifices qui susciteront obligatoirement les plus grandes émotions, je prends l’exemple du
mauvais The Descendants", avec sa belle débauche de bons sentiments et de portraits de personnages tout faits, tout inventés, dont on sait en à peine deux heures parfaitement le profil exact, toute
leur histoire tout ce qui va suivre.
Avoir cette idée du cinéma est un peu effrayante. Le cinéma est l'art le plus apte, en mon sens, à faire rêver le spectateur, a l'invité le temps d'une heure et demie, de deux, trois heures, dans
un univers imaginé par un esprit humain, et donc qui se doit d'être imparfait. Tu as cité "Eyes Wide Shut", mais c'est un argument un peu contradictoire, car le film s'étend sur une durée brève, le
temps d'une nuit. On ne sait des deux personnages que le fait qu'ils soient en couple. C'est tout. On ne sait même pas si sa femme l'a vraiment trompé, rien ne dit que c'est vrai, Kubrick brouille
intelligemment les pistes de façon à ce que l'on pense au rêve. Et c'est en cela aussi que c'est un immense film. Cette nuit aura peut être été un rêve, hommage au grand "La Femme au portrait" de
Fritz Lang, jouant sans cesse sur le fantasme. L'ellipse, l'absence d'informations sont des enjeux capitaux dans l'histoire du cinéma. McQueen n'a jamais voulu faire une fresque. Il a dépeint avec
brio, avec une élégance rare la descente aux enfers brève d'un personnage malade. En une heure et demie, il a tout dit, tout ce qu'il fallait pour faire un grand film. Ces points marquent une
intelligence du récit. La subtilité est essentielle à la sauvegarde du septième art. Et je rejoint ce cher Clément Libiot en affirmant pareillement que le cinéma est capable de grandes choses avec
peu d'éléments, l'image est capable de représenter la pensée.