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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 03:31

 

          http://olivierpere.files.wordpress.com/2012/10/gebo-et-lombre-2012.jpg

 

          « Manoel de Oliveira ? Tu connais pas ? Tu sais c’est le réalisateur qui a cent trois ans ! » me disait d’un air ahuri cette fille que j’avais accosté dans un cinéma dans le but totalement innocent de lui parler des quelques deux mille films que j’avais vus dans ma vie. Manque de bol, Oliveira je connaissais rien de lui. Bien entendu, son nom n’était pas totalement étranger à mon oreille, qui commençait d’ailleurs à se lasser des insinuations à peine sous entendues de cette jolie inconnue. Si vous voulez, Oliveira c’est un peu pour les cinéphiles ce que Proust est aux littéraires ; tout le monde sait qui c’est, mais quand il s'agit de parler de La recherche du temps perdu, bah y’a plus personne. D’autant que l’occasion ne manque pas, le type semble faire un film par an depuis que je suis né. Au vu de son âge, faites le calcul et vous aurez une petite idée de la taille de la filmographie du mec. Considérant qu’il est un peu trop risqué de taper dedans au hasard, je décide d’aller au cinéma voir son dernier film qui a de bonnes critiques, afin de faire taire les mauvaises langues. « Et alors ? Tu l’as vu toi la trilogie Evil Dead de Sam Raimi ? » m’apprêtai-je à lui répondre, je l’avoue un peu vexé. Mais elle était déjà partie dans une intense conversation sur le dernier film de Bela Tarr avec un boutonneux à lunettes. Fichtre, c’était pas ma veine ; le mois prochain je me prends un abonnement aux Cahiers du Cinéma, avec un peu de chance ça va me permettre de glisser de la cinéphile dans mon pieu. Parce que le cinéma post-contemplatif austro-hongrois c’est bien, mais pour débattre sur Don Siegel y’a plus personne.

 

          Gebo et l’Ombre…  ah voilà, je ne me souvenais plus du titre une fois arrivé devant la caissière. Du coup je lui ai demandé « une place pour le dernier Oliveira » avant de remarquer que ça sonnait vachement intello comme phrase. Lien de cause à effet sans doute, j’ai eu droit à un charmant sourire, qui d’après mes sources serait réservé à l’élite de la cinéphilie parisienne. La prochaine fois je demanderai une place pour le « dernier film de Judd Apatow », on verra bien.

 

          Légèrement en retard, j’entre dans la salle au moment des publicités et jette un coup d’œil aux spectateurs. La moyenne d’âge devait frôler celle du cinéaste, et ils me fixaient tous avec de grands yeux l’air de se dire « mais qu’est-ce qu’il fait là lui ? Jason Bourne c’est la salle trois, pas la quatre. Vas lui dire Gertrude ! ». Derrière moi, Catherine Deneuve faisait la bise à Frédéric Mitterrand et vantait les mérites de la rive gauche. Ça vous pose un décor.

 

          Bref, le film maintenant, puisque c’est quand même de ça qu’il s’agit. Bien installé dans mon fauteuil, mon Schweppes dans la main gauche et mes pop-corn dans la droite, je me prépare psychologiquement à affronter ce que Libé appelle un « conte Disney pour nonagénaires ». Et apparemment ils ont adoré le film. La première chose qui saute aux yeux c’est la splendide photographie. D’un côté quand t’as un plan fixe sur un bateau amarré à un port pendant cinq minutes, t’as rien d’autre à foutre que de regarder la lumière. Mais c’est vrai qu’elle est très belle, avec une opacité très travaillée dans les contrastes et les ombres, qui renvoi forcément à Rembrandt. Comme quoi le numérique peut faire des merveilles ; on croirait retrouver l’image presque palpable de certains films tournés à la pellicule. Après un suspense insoutenable pour savoir quand le plan se terminerait on débarque dans une vieille bicoque qui doit se situer précisément entre le XVe et le XIXe siècle (avec réserve). Il faudra s’habituer à l’endroit parce que tout le film se déroule dans cette seule et unique pièce (Oui le plan du bateau je ne sais toujours pas à quoi il sert). Le hors champ est ici travaillé à son maximum, si bien qu’à force de rendre son film invisible on finit par ne plus rien voir du tout. Pour résumer brièvement l’intrigue : Michael Lonsdale joue Gebo, une sorte de comptable, je n’ai pas très bien compris son métier mais ce qui est sûr c’est qu’il garde l’argent d’autres personnes. Il arrive difficilement à faire vivre sa famille malgré un travail acharné. Sa femme, Claudia Cardinale (Il était une fois dans l’ouest, oui oui) et sa fille sont totalement dépressives. Le fils, un voyou et voleur de premier ordre, apparaitra plus tard dans l’histoire comme l’élément clé de l’intrigue en volant le butin de son père. Le film est essentiellement composé de dialogues, et de neuf raccords et demi si j’ai bien compté. On blablate sur la pluie, sur la mort, sur le devoir, sur la pluie, sur les choux de Bruxelles, et sur la pluie aussi. Tout cela dans une ambiance de gaîté fort savoureuse et dans un français que sans doute personne n’a jamais pratiqué jusque là. Après m’être assoupi déjà trois fois en dix-sept minutes je me fais réveiller par une voix rauque qui me parait familière. C’est Jeanne Moreau qui passe prendre le café. Sans doute LA scène d’action du film. J’assiste avec délectation à une performance d’actrice tout bonnement exceptionnelle qui n’a rien perdu de son talent, ni de son charme. J'ai envie d'applaudir, mais j'ai peur que ma réaction ne provoque des mécontentements dans la salle, alors je me retiens et garde ma joie pour moi. Malheureusement, cinq petites minutes lui suffisent pour boire son café, parler de clarinette et déguerpir Dieu sait où. Déçu, je me dis que c’est assez amusant de voir une des actrices phares de la nouvelle vague jouer dans un film que Truffaut aurait sans doute incendié s’il était encore de ce monde. Je préfère me rendormir en rêvant de Jules et Jim. J’ai quand même réussi à choper le dénouement final, digne d’un Brecht réinterprétant Dostoïevski, ceci grâce à ma grande expérience de sieste dans les salles de cinéma qui me permet aujourd’hui de toujours me réveiller cinq minutes avant la fin des films (vous pouvez vous entrainer sur Ceylan ou Weerasethakul, des valeurs sûres.) Et puis un vieux monsieur, apparemment fan du bonhomme, m’expose sa théorie en sortant du film : « Oliveira, il suffit de voir un seul plan du film pour comprendre ». « Mais comprendre quoi ? » que je lui demande comme un idiot. Il estime alors qu’un clin d’œil est une réponse satisfaisante et me laisse en plan.

 

          J’ai vu un film d’Oliveira. 

 

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Published by Clément Libiot
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commentaires

theclockworklemon 09/10/2012 10:35

Qu'est-ce que j'ai rit chez Gary. Le pauvre il croyait que c'était à cause de ses blagues subtiles sur l'ensemble des classiques avec le beau Errol !